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Fethullah Gülen : les fondements de la paix sociale et de la démocratie

Question : En Turquie, comme dans d’autres régions du monde confrontées à des situations similaires, les conflits internes, les divisions sociales et les crises politiques semblent ne jamais prendre fin. Que faudrait-il faire pour sortir de ce cercle vicieux ?

Réponse : Il convient tout d’abord de souligner que les problèmes évoqués dans cette question ne sont pas propres à la Turquie. Lorsque nous observons les différentes régions du monde, nous constatons que des phénomènes similaires se produisent dans de nombreux pays. Dans un passé récent, des États de notre région, tels que l’Irak, la Syrie, le Liban ou encore l’Égypte, ne sont pas davantage parvenus à s’extraire de l’engrenage des affrontements et des déchirements internes.
À des degrés divers, presque tous les pays connaissent ce type de difficultés. Les conflits, les soulèvements et les révoltes font partie des événements susceptibles de survenir, à certains moments, dans la vie des sociétés. Toutefois, leurs conséquences ne sont pas partout les mêmes. Les pays dotés de structures étatiques solides, d’institutions robustes, d’un système judiciaire efficace et d’une culture démocratique profondément enracinée parviennent plus aisément à surmonter les crises. À l’inverse, là où ces fondements font défaut, des difficultés comparables peuvent provoquer des ravages considérables. C’est que les premiers disposent d’une plus grande capacité de résistance face aux crises. On pourrait comparer cette situation à celle d’un organisme sain, capable de combattre les virus et les bactéries et de les neutraliser.

En revanche, lorsque l’organisme est affaibli, même les maladies les plus bénignes peuvent entraîner de graves complications.
Lorsque nous parlons ici de puissance, nous ne faisons pas uniquement référence à la force militaire ou économique. En effet, même les États les plus puissants dans ces domaines peuvent commettre de très graves erreurs. Les moyens considérables dont ils disposent peuvent parfois les détourner des possibilités offertes par la raison, le droit et la diplomatie. Face à des problèmes intérieurs ou extérieurs, ils peuvent adopter des stratégies inappropriées et chercher leur solution dans le recours à la force brute. Lorsque s’y ajoutent la haine, la colère et le désir de vengeance, ils risquent de ne plus mesurer suffisamment les conséquences de leurs décisions, provoquant ainsi, tant pour leurs propres sociétés que pour l’humanité tout entière, des dommages difficilement réparables.

Par ailleurs, les régimes autoritaires, dans lesquels le droit et la démocratie ne bénéficient d’aucune véritable considération, cherchent généralement à étouffer les troubles intérieurs et les mouvements sociaux par des méthodes antidémocratiques. Ils n’hésitent pas à faire un usage disproportionné de la force contre leurs opposants et tentent de réduire toute contestation au silence par l’emprisonnement, la torture et les mauvais traitements. Ils peuvent aller jusqu’à ôter la vie à leurs propres citoyens et à perpétrer des massacres de grande ampleur. Rien, en effet, ne vient véritablement limiter leur pouvoir : ni un ordre juridique solide, ni un ensemble de valeurs morales suffisamment ancrées.

Dans ces pays soumis à l’arbitraire et au despotisme, l’oppression, la répression et les violations des droits humains deviennent ainsi monnaie courante.
Lorsque, de surcroît, la population ne dispose ni d’une véritable culture de la défense de ses droits, ni des moyens de savoir comment agir, et que son niveau d’instruction demeure faible, les abus et les violences des régimes despotiques s’aggravent encore. Plus les citoyens se laissent gagner par la peur et se résignent au silence, plus les dirigeants interprètent cette soumission comme une preuve de leur puissance. Ils intensifient alors la répression et renforcent leur emprise sur la société.

Dans de telles sociétés, les différences religieuses, politiques et ethniques sont délibérément exacerbées. Des lignes de fracture artificielles sont sans cesse créées, tandis que les divisions et les processus de désagrégation sociale sont attisés. Les différentes composantes de la société cessent de se faire confiance ; chacun regarde l’autre avec suspicion. Même les initiatives les plus innocentes sont soupçonnées de dissimuler des intentions malveillantes, et les raisonnements complotistes se répandent progressivement. La société se fragmente en groupes antagonistes, dont chacun désapprouve les actions des autres. Ces groupes ne parviennent plus à s’asseoir autour d’une même table, à discuter de leurs problèmes communs ni à trouver un terrain d’entente sur des bases saines.

Malheureusement, depuis plusieurs siècles, la situation générale de notre pays ne diffère guère de ce tableau. Les différentes composantes de la société ont été continuellement dressées les unes contre les autres, au point d’être entraînées dans des oppositions réciproques. Les conditions nécessaires à leur rassemblement autour de valeurs communes ont ainsi été progressivement détruites. Les affrontements et les antagonismes n’ont dès lors jamais véritablement cessé, et, dans cet engrenage de conflits et de déchirements, une grande partie de notre patrimoine de valeurs s’est trouvée dilapidée.
Il serait illusoire de penser que des blessures aussi profondes puissent être guéries en peu de temps. Pour y parvenir, une vaste entreprise de réforme et de renouveau, inscrite dans la durée, est indispensable. La société doit pouvoir se reconstruire en renouant avec les valeurs culturelles et spirituelles qui lui sont propres, ainsi qu’avec ses racines morales et spirituelles. Dans ce processus de reconstruction, la famille devra assumer les responsabilités qui lui incombent, l’école élaborer des programmes éducatifs répondant à cet objectif, et les lieux de culte contribuer au renouveau de la vie spirituelle de la société.

Ces régimes despotiques s’imaginent puissants et convaincus de tout maîtriser. Pourtant, ils ressemblent à des édifices construits sur un terrain instable et dégradé. Aussi imposants et solides qu’ils puissent paraître de l’extérieur, leurs fondations sont en réalité extrêmement fragiles. Ils exercent une pression considérable sur la population et cherchent à étouffer toute voix dissidente. Mais, faute de reposer sur une légitimité véritable et sur des fondements juridiques solides, un événement imprévu ou une crise d’ampleur même modérée peut suffire à ébranler profondément leur équilibre.

Dans les régimes répressifs, les minorités oligarchiques qui monopolisent le pouvoir sont peu enclines à adhérer aux valeurs démocratiques. Même lorsque la démocratie finit, d’une manière ou d’une autre, par s’instaurer dans ces pays, il leur est difficile d’en accepter réellement les principes. Les groupes d’intérêts qui détiennent le pouvoir ne souhaitent pas que la population puisse jouir pleinement de ses droits et libertés fondamentaux ni accéder équitablement aux ressources et aux possibilités offertes par l’État.
Ils redoutent en effet qu’un véritable État de droit ne vienne ébranler le système de privilèges qu’ils ont établi et les prive des avantages dont ils bénéficient. Tandis qu’ils se répartissent les ressources publiques au sein de leurs cercles restreints, ils en excluent de larges pans de la population. Ils préfèrent voir les citoyens vivre dans la pauvreté et le dénuement, absorbés par leurs seules difficultés quotidiennes. Tout en cherchant constamment à étendre leur propre sphère d’influence, ils s’efforcent de restreindre autant que possible la liberté d’action de la population. À bien des égards, l’expérience récente de la Turquie n’est pas fondamentalement différente de ce tableau.

Toutefois, de tels systèmes, fondés sur l’injustice, peuvent difficilement se maintenir durablement. Les mesures répressives et les droits bafoués finissent en effet par engendrer une masse croissante de mécontents, dont le nombre augmente de jour en jour. Il est impossible de préserver la paix sociale et la stabilité dans une société où le sentiment de justice est constamment blessé et où les droits et libertés fondamentaux sont systématiquement violés.
C’est pourquoi les systèmes édifiés sur l’oppression et la coercition, quelle que soit la puissance qu’ils affichent, portent en eux-mêmes les germes de leur propre désagrégation. Dans les pays où l’État de droit et la démocratie ne reposent pas sur des bases solides, même des événements qui pourraient, dans des circonstances normales, être aisément maîtrisés risquent de dégénérer en crises politiques et sociales majeures.

L’histoire récente de notre pays, mais aussi celle de la Syrie, de l’Irak et de l’Égypte, en offre de nombreux exemples. En Turquie, notamment, des interventions militaires ou des coups d’État se sont succédé à intervalles réguliers à partir des années 1960. Chaque nouveau pouvoir s’est efforcé de modifier l’ordre établi par ses prédécesseurs. Pourtant, malgré toutes ces interventions et ces transformations, la société n’a jamais véritablement eu la possibilité de s’affirmer à partir de ses propres valeurs ni d’exprimer librement sa volonté.
Le principe selon lequel « la souveraineté appartient sans condition ni réserve à la nation » est ainsi largement resté lettre morte. La dignité, l’honneur et la volonté du peuple ont été, à maintes reprises, bafoués.
Pour surmonter de telles difficultés, il est indispensable d’édifier un système fondé sur le droit et les valeurs démocratiques. Il ne fait aucun doute que la démocratie elle-même constitue un modèle de gouvernement appelé à évoluer et à gagner en maturité au fil du temps. Il existe aujourd’hui, à travers le monde, différentes formes de pratiques démocratiques.

Les systèmes actuels peuvent être perfectionnés et enrichis afin de mieux répondre à l’ensemble des besoins de l’être humain : matériels et spirituels, temporels et liés à l’au-delà, physiques et intérieurs. Il est possible d’établir un ordre fondé sur le droit et la liberté, dans lequel chacun puisse s’exprimer sans crainte ni entrave.
Dans une telle société, nul ne serait dérangé par le mode de vie d’autrui. Une femme ne portant pas le voile considérerait comme parfaitement naturelle la présence d’une femme voilée, et réciproquement. Celui qui accomplit la prière ne porterait aucun jugement sur celui qui ne la pratique pas, et inversement. Personne ne subirait de pression en raison de ses convictions, de ses idées ou de son mode de vie, et nul ne serait contraint d’adopter une manière de vivre contraire à ses choix.
Les individus apprendraient à s’accepter tels qu’ils sont et à vivre ensemble tout en préservant leurs différences.
Au fond, la démocratie et la République reposent sur une capacité essentielle : celle d’accueillir, de comprendre et d’accepter la diversité. Le véritable problème ne réside donc pas dans l’existence des différences, mais dans les mentalités étroites et égoïstes qui sont incapables de les accepter.

Source : Herkul (herkul.org). Traduction française réalisée par Cohésions.

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